L’histoire occidentale du clitoris n’est pas un long fleuve tranquille.

La domestication du clitoris

Faisons un voyage dans le temps, il y a environ 12 000 ans. Jusque-là, on pense que les relations hommes-femmes sont libres.  Les peuples sont organisés en petits groupes nomades de chasseurs-cueilleurs.

Mais la révolution néolithique qui s’installe va tout changer. Les peuples se sédentarisent et commencent à domestiquer les plantes et les animaux : c’est le début de l’agriculture. En observant ses troupeaux, l’homme comprend qu’il joue un rôle primordial dans la procréation : selon lui, par sa graine, il a le pouvoir de transmettre la vie et le ventre de la femme n’est que l’incubateur.

Le patriarcat

Les relations hommes-femmes se transforment alors. Le concept de famille émerge, avec en ligne de mire, la volonté de transmission de son patrimoine par héritage. La femme devient la propriété de l’homme, de par son ventre fertile. C’est le début du patriarcat; les rituels d’organisations conjugales apparaissent. C’est l’homme qui dirige la famille, puis la vie en société et la femme n’a pas d’importance. Son plaisir encore moins. Pire : est-ce pour contrôler ses velléités sexuelles  que les excisions apparaissent ? On pense que cette pratique de mutilation extrême, qui se retrouve sur des momies égyptiennes vieilles de 2000 ans avant JC, a peut-être été instaurée comme rituel initiatique  pour supprimer les pulsions charnelles qui auraient poussé la femme vers d’autres bras.

Les siècles passent. Et les points de vue sur la sexualité féminine évoluent, en fonction des découvertes scientifiques, de l’hégémonie religieuse et de la place, toujours limitée et subordonnée, que l’homme accorde aux femmes.

En voici quelques dates marquantes :

  • 300 av JC : Hippocrate surnomme le clitoris « le serviteur de ces dames » : il a compris qu’il jouait un rôle principal dans le plaisir et avance la théorie selon laquelle sans plaisir, les femmes ne peuvent concevoir. Elle perdurera jusqu’au moyen-âge.
  • 1559 : Matéo Réaldo Colombo, médecin italien, est le premier à disséquer et étudier le clitoris qu’il nomme : « par excellence le siège du plaisir de la femme ». A la même époque, André Vésale, anatomiste et médecin, préfère classer le clitoris dans la catégorie des malformations génitale et suggère… l’excision.
  • Au XVIIe:
    • On retrouve de nombreux croquis anatomiques sur le clitoris. Il est souvent comparé au pénis.
    • On croit toujours que l’orgasme favorise la conception : on autorise la masturbation clitoridienne au sein du mariage uniquement.
    • Pour les veuves et les célibataires présentant des signes avérés de frénésie, les médecins de l’époque suggèrent deux types de traitement : la masturbation médicalement assistée ou… l’excision.
  • Au XVIIIe: le clitoris perd tous les honneurs :
    • Le docteur Tissot condamne la masturbation. Selon lui, elle peut entraîner l’hérésie, l’hystérie ou à l’inverse, une neurasthénie qui conduirait inéluctablement à la mort. Son remède, l’excision, va progressivement s’imposer comme moyen thérapeutique de soigner les récalcitrantes.
    • 1840 : Le médecin Charles Négrier, sépare l’orgasme de la procréation.
    • 1880 : la médecine déclare officiellement que le clitoris ne joue aucun rôle dans la reproduction.
  • Au XIXe :
    • 1905 : Freud expose sa théorie : le plaisir clitoridien appartient au monde de l’enfance. Le plaisir de la femme doit être vaginal ou ne pas être. Son remède : l’excision.
    • 1930 : le clitoris étant désigné comme inutile, on le retire tout bonnement des livres de médecine et des schémas anatomiques. On n’en parle plus.
    • 1960 : déni de clitoris : cela fait deux générations que la femme n’entend plus parler de son organe intime.
    • 1971 : « Apprenons à faire l’amour » : tract rédigé par des étudiants, sur les conseils du jeune docteur Carpentier, où le clitoris est cité une fois.
    • 1975 : légalisation de l’avortement, libération des mœurs sexuelles, avec l’injonction au plaisir pour tous… pour tous ?
    • 1998 : Helen O’Connel, urologue australienne photograhie le clitoris in vivo.
    • 2005 : première IRM.
    • 2008 : coupe en 3D du clitoris.
    • 2009 : échographie du clitoris pendant le coït réalisée par Pierre Foldès et Odile Buisson.

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Le XXIe siècle sera féminin

Dès le milieu du XIXe siècle, la médecine décide de séparer le clitoris de la procréation. La recherche scientifique en la matière va donc progressivement oublier, nier, puis effacer cet organe pourtant pas si inutile que ça. On parle alors d’excision psychique.

Réorganisation des rapports hommes/femmes

Heureusement l’étude de la génétique, qui apparaît vers le milieu du XXe, offre une compréhension nouvelle de l’implication de la femme dans l’enfantement et l’importance de son rôle va progressivement être reconnue. Notamment, la science explique que l’orgasme a une fonction : il permet de produire de l’ocytocine, qui déclenche des contractions utérines, lesquelles permettent d’aspirer le sperme à travers le col de l’utérus. L’orgasme favorise donc la fécondation (ce qu’Hippocrate avait pressenti se trouve démontré).

En même temps, les bouleversements sociétaux accompagnent l’émancipation des femmes (dont le Mouvement de Libération de la Femme qui prend racine lorsque l’obscurantisme clitoridien bat son plein) et subtilement la société patriarcale perd ses repères. Dès lors, il y a moins de mariage, le nombre de famille monoparentale progresse (les femmes font des bébés toutes seules) et les enfants ont désormais la possibilité de porter le nom de leur mère. Les rapports hommes/femmes évoluent aussi globalement : la femme n’est plus subordonnée à l’homme.

Médecine sexuelle de la femme

Mais dans le domaine scientifique, on voit bien dans la chronologie proposée plus haut, que l’intérêt à considérer le clitoris comme un organe à part entière n’en est qu’à ses balbutiements. Les chercheurs opposent comme argument que le clitoris n’est qu’un organe dédié au plaisir. C’est oublier que le plaisir est une fonction physiologique fondamentale pour l’espèce humaine. De la même façon que si nous ne prenions pas plaisir à manger, nous mourrions de faim, si nous ne prenons pas plaisir à faire l’amour, nous ne nous reproduisons pas. Le plaisir, c’est ce qui conduit à retrouver l’extase expérimentée dans l’orgasme et donc à multiplier les rapports potentiellement fécondants.

De plus, comme le souligne très justement Odile Buisson, gynécologue : « le clitoris est un organe : il a donc une anatomie, une fonction, une physiologie, des dysfonctions et des pathologies ». Aujourd’hui, 30% des femmes souffrent de dysfonctions du clitoris, par conséquent, de dysfonction du plaisir mais la médecine n’en tient pas compte. Sans parler du fait que 44% des femmes qui accouchent pour la première fois subissent une épisiotomie en France ! (cf : accouchement et clitoris)

Après l’acquisition des droits civiques, un nouveau défi attend les femmes : celui de faire reconnaître leurs droits à une médecine sexuelle féminine pour une prise en charge légitime de leurs souffrances physiques. Qu’on se le dise, le XXIe siècle sera clitoridien !

Sources:

  • racontemoilhistoire.com
  • « La fabuleuse histoire du clitoris » de Jean-Claude Piquard
  • Propos recueillis auprès de Michel Odent ainsi que dans ses ouvrages: « Fonction des orgasmes », « Genèse de l’homme écologique. L’instinct retrouvé ».